
Après une semaine à arpenter la zone coloniale et les barrios de Saint-Domingue me vient l’envie irrépressible d’aller piquer une tête dans la mer des Caraïbes. La capitale de la République Dominicaine a beau être au bord de l’eau, la côte rocheuse de cette partie sud du pays n’est pas du tout propice à la baignade, et les quelques plages que j’aperçois le long du Malecon, la grande avenue qui borde le front de mer sur près de deux kilomètres, ressemblent à s’y méprendre à des dépotoirs. D’ailleurs, à part quelques gamins de rue haïtiens qui viennent s’y amuser, et ne sont plus à çà près, elles sont désertes.
Je décide donc de quitter la ville en suivant l’autoroute côtière jusqu’à Boca Chica, la station balnéaire la plus proche de Saint-Domingue. Une trentaine de kilomètres que j’avale rapidement en essayant de m’adapter aux coutumes locales. Ici on zigzag sur la quatre voies, en dépassant les trainards indifféremment sur la droite ou sur la gauche, en faisant gaffe de ne pas percuter une des motos conchos qui remontent à contre-sens sur le bas côté.
Sur la route, le ciel commence à s’obscurcir sérieusement et c’est sous une pluie battante que j’entre dans Boca-Chica. La météo n’y aide pas, mais ma première impression de la ville est carrément négative. Un amas de bâtiments sans queue ni tête d’où émergent quelques grues, et les squelettes gris béton d’immeubles en construction.
Hésitant à rebrousser directement chemin et à aller tenter ma chance plus à l’Est vers Juan Dolio ou San Pedro de Macoris, je me rappelle que je suis venu en République Dominicaine afin de prendre un maximum de photos pour illustrer un futur site web sur le pays, et qu’il serait dommage de ne pas prendre quelques clichés de Boca Chica, alors que la destination étant commercialisée par la plupart des Tours Opérateurs, beaucoup d’internautes cherchent des informations dessus.
Première et dernière expérience des resorts en tout inclus
Un peu contraint, je décide de rester. D’autant plus à contre cœur que vu l’état du ciel et la pluie continuelle il va me falloir passer une nuit sur place en espérant que la météo soit plus clémente le lendemain pour les prises de vues. Je m’engage donc dans la rue principale et me mets en quête d’un hôtel. Un peu par hasard je finis par tomber sur le Dominican Bay, un grand resort situé en retrait de la plage sur les hauteurs de la ville.
Pas vraiment fan des vacances en tout inclus, et des immenses complexes hôteliers, je me dis que c’est l’occasion de tester la formule. Il ne faut pas mourir idiot. Et puis vu le temps, je n’ai pas vraiment envie d’aller me baigner sur la plage, alors que je me vois bien batifoler dans les grandes piscines que l’on trouve habituellement dans ce genre d’endroit.
Ni une, ni deux, direction la réception. Accueil chaleureux, tarif honnête (50 Euros la nuit), me voilà lesté d’une carte magnétique et d’un très joli bracelet orange en plastique. Les sésames pour accéder à ma chambre, aux restaurants et aux bars de l’hôtel. Quelques minutes plus tard je plonge dans la grande piscine et ne tarde pas à faire la connaissance de quelques français qui semblent être nombreux ici.
La pluie ayant cessée, je me dirige vers un transat pour bouquiner tranquille. Mais à peine allongé, une musique techno bizarroïde retentit, tandis qu’une bande d’holibrius (l’équipe d’animation de l’hôtel) m’exhorte à venir jouer à saute mouton, ou à je ne sais quoi. Je les envoie paître.
Un peu plus tard dans la soirée, j’entre dans le restaurant du complexe, après avoir montré mon joli bracelet au personnel, et pique tout droit vers les buffets colorés et opulents qui de loin semblent si alléchants. En fait, de plus près l’ensemble rappelle les grandes cafétérias de supermarchés, avec une succession de produits bas de gamme et de plats sans âme. Moi qui m’attendais à une débauche de poissons grillés et de fruits tropicaux, je me retrouve devant une assiette de darnes de poissons caoutchouteuses baignant dans une sauce assez grasse, et une petite salade de fruit en conserve. Mais c’est le café qui m’achève ! Alors que la République Dominicaine produit un excellent café, et que le moindre petit patron de bar du pays s’attache à servir des expressos délicieux, on m’indique un distributeur automatique d’où s’écoule sur demande un immonde jus de chaussette.
Salons de massage, bars à putes, apprentis Scarface et fusil à pompe derrière le comptoir … Boca Chica, n’y vas pas avec ton papa.
Ma conscience professionnelle ayant des limites, je décide de faire l’impasse sur les spectacles guignolesques prévus en fin de soirée (danses folkloriques, karaoké géant …), et d’aller boire quelques verres en ville. Direction les bars de bord de mer et leurs petites terrasses. Je quitte le Dominican Bay et descends doucement vers la plage. Sur le chemin je croise quelques bicoques, genre case créole délabrée, sur les terrasses desquelles d’accortes jeunes-filles me font signe en souriant. Expert en relation amoureuse, je concluais aussitôt à une ouverture possible, me demandant toutefois pourquoi de jeunes mères de famille me hélaient en petite tenue à une heure déjà tardive.
Dans la rue principale, il ya foule. Une foule essentiellement européenne et masculine s’aventurant en petits groupes rigolards dans les nombreux bars alignés le long de la plage. Cà discute fort, çà se tape dans le dos, çà se saoule, au milieu des pétarades des motos conchos et des notes de merengue ou de reggaeton s’échappant des sonos. A peine ai-je fais quelques pas qu’un homme m’accoste pour me vanter les mérites d’Esperanza, masseuse body-body de son état, dont les prestations sont appréciées à des kilomètres à la ronde. N’ayant ni lumbago, ni courbature douloureuse, je décline poliment l’invitation, et avisant une petite terrasse sympa, m’installe.
Tandis qu’aux tables voisines d’avenantes adolescentes dominicaines gloussent aux bras de frétillants quinquagénaires, j’aperçois deux anglais croisés plus tôt dans la journée. Je les invite à me rejoindre et commande trois mojitos. Discutant de choses et d’autres, nous en venons vite à aborder la réputation sulfureuse de Boca-Chica. La drogue, les filles … tout çà quoi. Les bougres n’en sont pas à leur premier séjour dans les parages et me livrent peu à peu toute une série d’anecdotes croustillantes sur les mœurs locales. La cocaïne qui circule en quantité industrielle, les jeunes filles pauvres de Saint-Domingue qui viennent tenter leur chance ici en tant que masseuse ou entraîneuse et finissent sous la coupe de malfrats locaux, les flics corrompus, les bad boys chargés de surveiller les putes et prompts à sortir le coutelas, les fusils à pompe derrière les comptoirs … Impressions fugaces de me retrouver à la frontière mexicaine dans un mauvais remake de western spaghetti.
Après un dernier verre je salue mes nouveaux amis et retourne à l’hôtel.
Lagon massacré, plage qui disparaît … il est loin le temps où Boca-Chica passait pour la station balnéaire préférée de la bourgeoisie de Saint-Domingue.
Levé avec le soleil, j’alpague mon sac photo, bien décidé à profiter de la jolie lumière pour faire quelques prises de vues sur la plage avant de quitter la ville. Arrivé au pied du lagon, c’est la déception. La plage est certes grande, mais la langue de sable semble bien étroite à certains endroits. L’eau a monté ou le sol s’est affaissé, je ne sais pas, mais toujours est-il que quelques restaurants voient leurs terrasses mangées doucement par les flots, attestant d’un changement récent de la physionomie du lieu.
La couleur du lagon lui-même ne donne pas très envie d’aller faire trempette. L’eau vire sur le gris et semble un peu huileuse. Au loin derrière la petite touffe verte, une petite île qui trône au centre du lagon, les portiques et les portes containers d’un nouveau port industriel mettent la touche finale à ce tableau peu reluisant. Dire qu’il y a encore vingt ans, Boca-Chica était une des stations de bord de mer préférées des familles aisées de Saint-Domingue. Les temps ont bien changés. J’immortalise la scène et me casse.
Sur la route qui me mène vers San Pedro de Macoris, un peu plus loin vers l’Est, j’ai une petite pensée émue pour les touristes rencontrés la veille au Dominican Bay. Savoir qu’ils ont traversé l’Atlantique pour atterrir ici et passer à côté de toutes les merveilles qu’offre la République Dominicaine m’attriste.